Cristallisation secrète – Yôko OGAWA*****

Sur la disparition progressive des choses…


IMG_20180406_081623_120Sur une île, depuis toujours, les choses sont amenées à disparaître petit à petit, physiquement mais aussi dans l’esprit des gens et dans la mémoire collective: les oiseaux, les roses, les photos…Certaines personnes cependant qui ne peuvent se détacher de leurs souvenirs, sont en danger car elles sont traquées par les chasseurs de mémoire, une police spéciale qui procèdent à d’inquiétantes arrestations.

« Comme je le pensais, il n’y avait plus une seule rose dans la roseraie. Les tiges ne gardant que les épines et les feuilles se dressaient sur la pente comme des os filiformes. […] Le peu de fleurs qui étaient plantées en dehors des roses, telles les campanules, les échinocactées ou les gentianes, étaient sauves. Elles s’épanouissaient avec discrétion, comme pour s’excuser d’être là. Une roseraie sans roses est un endroit désolé, sans signification. C’est encore plus triste de voir les tuteurs, l’engrais répandu et les autres traces des soins apportés. Les mains dans les poches, j’ai arpenté la collinedans le même état d’esprit que si j’avais erré au milieu d’un cimetière anonyme. Mais j’avais beau observer la forme des tiges, leurs épines et leurs feuilles, j’avais beau lire les panneaux décrivant les différentes espèces, je me rendais bien compte que je ne me souvenais déjà plus de la forme des roses. »

  • INTRIGUE: ♦♦♦♦♦
  • PERSONNAGES: ♦♦♦♦♦
  • ECRITURE: ♦♦♦♦♦
  • ORIGINALITE: ♦♦♦♦♦

La lecture de ce roman est réellement captivante pour le lecteur, qui est comme aspiré dans l’imaginaire si singulier et si captivant de la romancière nippone. Ce qui frappe d’abord c’est le style: simple, fait de petite phrases, léger et poétique mais sans fioritures inutiles, si bien que rien, même les descriptions de petits gestes, ne semble superflu. La disparition progressive des objets sur l’île amène à se poser des questions sur la place de la mémoire et sur le fait que nous sommes constitués par nos souvenirs: peut-on souffrir de la disparition des choses si elles n’existent plus dans notre souvenir? Pourquoi se révolter puisque la vie continue malgré tout, puisque chacun s’adapte à ces changements? Le roman est faussement calme car l’intrigue est empreinte d’une sourde angoisse:  l’omniprésence de cette police qui ne cesse de traquer ceux qui se souviennent est une métaphore et une dénonciation des régimes totalitaires avec leurs décrets  absurdes et leurs emprisonnements arbitraires. Les trois personnages principaux (dont une romancière qui a peur de voir les mots à leur tour disparaître), solidaires et humbles résistants face à l’oubli, font partie de ceux qu’il est difficile d’oublier. Un grand roman et un moment de plaisir de lecture intense.

 

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