Sauver Mozart – Raphaël JERUSALMY ****

IMG_20180720_105635_686.jpgEté 1939, au lendemain de l’Anschluss. Otto Steiner égrène ses jours dans un sanatorium de Salzbourg, rongé par la tuberculose. Il se réfugie dans la musique pour oublier la solitude, l’humiliation d’être faible et malade, les privations et surtout le cours de l’histoire et un monde qui se délite et qu’il ne reconnaît plus, dissonant à son oreille de mélomane. Tout semble joué, quand une idée inattendue va semer en lui la graine de la révolte…

« Samedi 15 juin 1940. Hans a enfin pu venir ! Je l’ai reçu au salon. Il m’a apporté des biscuits dans un sachet. Et des tickets d’alimentation. Mon salaire de critique musical. Le Festspiele aura lieu comme prévu. Durant deux semaines ! Du 13 au 29 juillet. C’est dans moins d’un mois ! Hans promet de m’obtenir des places. Il a jeté un coup d’œil à mes corrections et m’a donné une tape sur l’épaule, l’air satisfait. Il croit sans doute que je ne tiendrai pas le coup jusqu’au festival, à me voir si pâle. Je tousse sans arrêt, je respire mal, mais j’y serai. Rien que les dates, du 13 au 29 juillet, lorsque je les murmure, me donnent des forces. Elles résonnent dans ma tête, comme des carillons. Plus de déprime. Finies les jérémiades. Otto, mon cher, le Festspiele t’attend ! Tu as rendez-vous avec Mozart ! J’ai parlé à Hans de l’armée des militaires, hier, pour lui expliquer mon transfert impromptu au deuxième étage. Comme pour m’excuser. Pour toute réponse, il m’a annoncé que les troupes du Reich étaient entrées dans Paris. Hier, aussi. Je me sens beaucoup mieux, ce soir. Un beau coucher de soleil rougeoie aux fenêtres. Le printemps est enfin là. »

  • INTRIGUE: ♦♦♦♦
  • PERSONNAGES: ♦♦♦
  • ECRITURE: ♦♦♦♦
  • ORIGINALITE: ♦♦♦♦

C’est entre juillet 1939 et août 1940 que l’Autrichien Otto Steiner consigne son quotidien (alors que ses moyens sont réduits au minimum puisqu’il se trouve dans un sanatorium) dans un journal qu’il tient de façon assez régulière et qu’il destine à son fils parti en Palestine. Lui qui a été un célèbre critique musical ne peut que constater, devant la montée grandissante du nazisme, l’effondrement du monde en général et de son propre univers. L’homme, tuberculeux, à la fois attachant et agaçant, a presque tout laissé derrière lui, sauf quelques disques auxquels il s’accroche, bien conscient que ses jours sont comptés. Mais il tient bon. La musique a besoin de lui, une dernière fois. Il s’appliquera donc à aider de son mieux son ami Hans dans la préparation d’un concert au sein duquel les nazis s’immiscent un peu trop à son goût. Il ne s’agit pas à proprement parler d’un roman sur le nazisme, pas plus qu’il n’est un roman sur la musique, même si ces deux thèmes y sont abordés et solidement imbriqués. Ce n’est pas plus un roman sur la mort bien que celle-ci soit présente en continu au fil des pages alors qu’elle fauche ceux que le vieil homme côtoie, ni sur la déchéance et la dépendance physiques. « Sauver Mozart » se situe à la marge des genres et porte sur l’être humain, sur ce qui le tient en vie autant que sur ce qui l’écrase. En adoptant le journal intime l’auteur a choisi la forme qui lui donnait le plus de liberté pour construire, déconstruire et reconstruire l’Histoire, mêler les personnages réels et fictifs. Malgré le tragique du thème, le style est vif avec un cynisme mordant et l’idée qui va peu à peu germer dans l’esprit de Steiner, son dernier acte de révolte et de résistance, conclue de manière étonnante ce court mais ambitieux roman qui pose de bonne questions. 

 

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