L’administrateur provisoire – Alexandre SEURAT ***

IMG_20180823_132839_869.jpgSuite au suicide de son frère, jeune homme hanté par la Shoah, et à une conversation avec un de ses oncles, le narrateur met au jour un lourd secret de famille qui concerne son arrière-grand-père, Raoul H, secret qui plane sur la famille depuis des décennies. Ses interrogations et son enquête vont le mener à découvrir que celui-ci a participé activement, en tant qu’administrateur provisoire, à la confiscation des biens juifs durant l’Occupation.

« Pierre n’en sait pas plus, n’en a jamais parlé avec ma mère, il ne sait pas comment, par qui, Jean a su ça. Est-ce que ma mère sait seulement? Il hausse les épaules, regarde Elisabeth, tout le monde sait, alors ma mère. Nous dînons. Elisabeth ne dit pas grand chose d’abord. Puis elle hoche la tête: venant d’une famille comme ça, il fallait venir la chercher, quand même, elle, qui avait vécu dans une famille protestante, contestataire, de gauche, à mille lieues de tout ce que les H. avaient toujours connu, à mille lieues de tout ce qu’etait les H., parisiens, catholiques, et partisans de l’ordre. Sa parole resemble à une attaque, mais sans qu’on sache exactement si c’est contre les H., contre Pierre, venu la chercher, ou contre-elle-même, entrée par erreur parmi les H. Au moment même où chez les H. on était collaborateur (elle articule chaque syllabe), chez elle, dans sa famille (certains de ses grands-oncles, précise-t-elle) ils étaient au maquis et elle sourit d’une moue amère. Au moment même où Raoul H. était au Commissariat général aux questions juives, chez elle ils rsiquaient leur vie en distribuant des tracts ou en cachant des juifs. « 

  • INTRIGUE: ♦♦♦
  • PERSONNAGES: ♦♦♦
  • ECRITURE: ♦♦♦
  • ORIGINALITE: ♦♦♦♦

A travers ce livre, mi-roman, mi-documentaire qui multiplie les aller-retours entre la période de l’Occupation et aujourd’hui, le narrateur va mettre en lumière le rôle de son aieul dans le mécanisme de spoliation des biens juifs entre 1941 et 1943. L’histoire familiale qui se transmet dit qu’il n’a exercé la fonction d’administrateur provisoire qu’afin d’accélérer le retour de son fils prisonnier en oflag en Allemagne. Mais la vérité s’avère plus complexe et moins consensuelle. Le récit permet de découvrir un aspect peu connu de la collaboration, à savoir ce dispositif d’Etat qui a permis en toute légalité la confiscation des entreprises et fonds de commerce juifs, laissant leurs propriétaires sous la tutelle d’un administrateur dit « provisoire » (fonction dont on peut apprécier l’ironie puisque la majorité des personnes n’ont jamais récupéré leurs biens…). L’enquête dévoile ce pan de l’entreprise d’aryanisation de l’économie et de la société menée avec zèle et sans états d’âme par des hommes tels que Raoul H. qui aura consolidé par ailleurs ainsi sa fortune personnelle. Le versant « documentaire » du roman est un récit vertigineux et glaçant, des agissements de Raoul H. et des compte-rendus méthodiques, scrupuleux et hypocrites de ses spoliations. Il s’agit d’un témoignage historique extrèmement fort. Par ailleurs, l’auteur soulève des questions primordiales: en quoi les actes de nos ancêtres infléchissent-ils nos vies? Comment vivre avec ce poids, même plusieurs générations après? Le récit exprime avec justesse  ce « passé qui passe pas », ce tabou familial et l’état d’esprit d’une époque. La partie plus romanesque du livre est en revanche moins convaincante, en particulier le lien avec la disparition du frère dont on peine à comprendre la destinée; l’évocation, peu approfondie, n’était pas nécessaire dans un roman aussi court, qui aurait mérité une construction plus resserrée sur son sujet, moins brouillonne, moins éclatée. Un roman cependant poignant et nécessaire.

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